BSC NEWS MAGAZINE

 

 

 

 

 

 

Jeu04172014

Dernier ajout05:59:35 AM

Font Size

Profile

Menu Style

Cpanel

 

Back Vous êtes ici : Accueil Interviews FRANC-TIREUR Jean Stern : le regard sans concession sur la presse d'un journaliste iconoclaste

Jean Stern : le regard sans concession sur la presse d'un journaliste iconoclaste

Jean Stern, les patrons de la presse françaises tous mauvais

Par Nicolas Vidal - BSCNEWS.FR / Jean Stern est l’auteur d’un ouvrage qui, au premier abord se lit comme une histoire sociale et économique des médias depuis la Libération. Puis très rapidement, l’ouvrage prend la consistance  âpre d’un brulôt contre les médias et leurs relations avec les grands patrons. Entre liberté de la presse, crises de contenus et financement des journaux, Jean Stern, lui-même journaliste, pose les enjeux d’un nouvel éco-système médiatique dont il analyse les pièges, les rapports de force et les objectifs. Selon lui, il faut repenser le monde de la presse en inventant de nouveaux médias et en réhabilitant le vrai travail du journaliste. Rencontre avec Jean Stern, une personnalité à contre-courant  qui défend un discours iconoclaste sur la presse.

Vous venez de publier chez La Fabrique une histoire de la presse française depuis la Libération. D'où est partie cette idée ?
L'idée du livre revient à mon éditeur Éric Hazan, mais j'ai déterminé son angle. Je voulais faire le récit de la  défaite de deux générations de journalistes, celle de la Libération justement qui a cru en une autre forme de presse, libérée de la tutelle de l'argent, puis celle de Mai 68 qui s'est nourrie du même rêve. Ce double échec pose effectivement question, car la crise actuelle de la presse est d'abord une crise de contenus, provoquée par les propriétaires actuels des journaux, les hommes les plus riches de notre pays, qui se révèlent diablement avares quand il s'agit de financer leurs journaux. C'est le récit de cette duperie que j'ai voulu raconté. Les années que j'ai passés à Libération ou à La Tribune ont nourri mon récit, à la fois factuel et personnel.

Le titre est pourtant rugueux. On pourrait s'attendre à un brûlot sur l'état de la presse actuelle mais cela va au-delà avec une analyse historique et sociale approfondie. Qu'est ce qui a dicté ce choix du titre ?
Mais tout simplement parce que je le pense ! Les patrons de la presse nationale, par ailleurs des industriels du luxe, de l'armement ou du numérique, des banquiers d'affaires sont mauvais d'un point de vue technique, car ils ont laissé les journaux s'enfoncer dans un appauvrissement continu de la qualité des articles, en supprimant les moyens des journalistes, quand ce n'est pas en supprimant les journalistes tout court, via une cascade de plans sociaux ou de départs plus ou moins négociés. Mais ils sont aussi mauvais d'un point de vue moral, ils ont détruit l'idée même d'indépendance de la presse, l'alignant dans une morne plaine de sujets rabâchées et rendant presque impossible les enquêtes, le reportage, le travail en profondeur, ce qui fait la noblesse du journalisme. Quand on écrit deux ou trois articles par jour, difficile d'aller sur le terrain...

N'avez-vous pas craint que cela classe votre ouvrage dans un genre trop étroit pour la portée du livre ?
J'espère bien que non. D'abord mon livre n'est pas cher ! Ensuite, la presse est un sujet qui concerne au premier chef le public, les lecteurs. Et puis je suis un modeste journaliste, pas un théoricien. Cela dit, il me semble évident que la situation économique actuelle de la presse doit entraîner une réflexion bien plus vaste, sur la financiarisation de la société, sur le pouvoir accablant de l'argent, bref sur le cynisme absolu du capitalisme. Toujours plus pour l'actionnaire, toujours moins pour le salarié : c'est une règle hélas assez commune, aujourd'hui...

Vous dressez un portrait sans concession de l'évolution de la presse française. Quand pour vous s'est fait le basculement vers une logique purement économique et de capitaux ?
Dans les années 80. Les années fric. La presse quotidienne s'est lancé dans une course à la publicité contre la presse magazine. Il est vrai que des groupes comme celui de Jean-Luc Lagardère, né de la fusion de Hachette et Filippacchi, affichaient alors une insolente prospérité. Les dirigeants de la presse quotidienne ont eu la folie des grandeurs. Il fallait toujours plus de pages en couleurs, de cahiers, de suppléments, sans pour autant se soucier des lecteurs. Or le gonflement du chiffre d'affaires ne venait pas tant des lecteurs que de la pub. La crise venue, le château de cartes s'est effondré. Alors les milliardaires sont venus à la rescousse. C'est d'ailleurs un paradoxe de noter que c'est un milliardaire « de gauche » Jérôme Seydoux, qui a été le premier à acquérir un quotidien, « de gauche » lui aussi, Libération. Comme en plus cela rapport de l'optimisation fiscale, selon le délicieux terme employé, pourquoi se gêner ? Des journaux sous contrôle, et cerise sur le gâteau, moins d'impôts à payer !

Pensez-vous que cette capitalisation des médias a tendance à effacer les lignes éditoriales au sein des rédactions et à créer une uniformisation ?
C'est pas tant à mes yeux une uniformisation qu'une banalisation. La presse française a toujours eu une tendance à être plus conformiste et le manque de moyens aggrave cette tendance. Mais ne confondons tout de même pas presse écrite et presse audiovisuelle : on n'en est pas à rabâcher du vide en boucle, comme certaines télévisions d'information dites low cost, ce qui a l'avantage d'être clair...

Selon vous, peut-on encore parler d'indépendance des médias français ?
Non, les principaux médias français sont sous contrôle, et l'on voit bien les limites que cela leur impose. Un simple exemple  ? L'Echo de Bruxelles, à ne pas confondre avec Les Echos propriété de LVMH, et donc de Bernard Arnault, a publié dès la mi-octobre 2012 des informations sur les holdings et les constructions fiscales du milliardaire en Belgique. C'est l'homme le plus riche de France, mais aussi d'Europe, et c'est aussi l'un des plus gros annonceurs de la presse. Et bien, ces informations sont passées quasi inaperçues en France. Il a fallu attendre la mi-janvier pour que Libération les reprenne, dans une relative indifférence du reste de la presse... à commencer par Les Echos. Et qui raconte dans le détail les affaires de Bolloré ? Celles de Lagardère ? Des banques d'affaires comme Lazard ou Rothschild & Cie ?

Vous évoquez dans votre ouvrage "les journalisme managers".  Quand cet emploi est-il apparu dans la presse française ?
Je crois être le premier à l'utiliser. Deux hommes incarnent parfaitement ce terme : d'abord Serge July à Libération dans les années 80. Il permettra à son équipe de faire le meilleur journal possible, le plus créatif, et j'y ai passé les plus belles années de ma vie professionnelle, donc je l'en remercie. Mais il lancera ensuite le journal dans des diversifications hasardeuses, qui finiront par lui coûter son indépendance. Jean-Marie Colombani au Monde, aura une stratégie différente, avec l'acquisition de nombreux titres et la volonté de constituer un groupe mais au final le résultat sera le même, Le Monde perdra son indépendance. Ces journalistes managers, c'est très français, dans la presse anglo-saxonne, les fonctions sont très distinctes, tout comme d'ailleurs les propriétaires, qui ne sont certes pas des anges, mais sont des industriels de la presse, c'est leur métier principal.

Pensez-vous que l'apparition de nouveaux médias uniquement sur internet, appelés Pure Player, puissent-ils être une source d'espoir pour l'avenir de la presse ?
Oui, certainement. Le Web permet aujourd'hui l'émergence de médias diversifiés, qui sont en train de trouver leurs modèles économiques. Mediapart ainsi, sur un modèle reposant uniquement sur l'abonnement, refusant toute publicité, gagne ainsi de l'argent, tout comme le grand ancêtre, Le Canard Enchaîné... Je suis frappé du nombre de sites internet, à Paris et dans la plupart des régions, qui se développent de façon autonome. Il y a là une grande créativité, et pas mal d'audace rédactionnelle. Heureusement qu'à Marseille il y a maintenant Marsactu pour nous informer des frasques de Bernard Tapie à La Provence.

Pensez-vous au contraire que chaque succès d'audience déchaîne les ambitions des repreneurs et se soldent forcément par un rachat ?
On verra bien, mais cela se produit quand le modèle économique est d'abord publicitaire, c'est l'exemple récent du rachat de Rue89 par le groupe Perdriel. On pourrait l'éviter, mais il faut réfléchir à un nouveau statut pour la presse, tel que quelques hommes, comme Hubert Beuve-Mery, avaient tenté de l'imaginer dans les années 60, en prêchant hélas dans le désert. Aujourd'hui, il faut penser à des société de presse à but non lucratif, des fondations, du financement par les lecteurs.

D'après vous,  le lectorat a t-il une part de responsabilité dans cette situation ?
Certains éditeurs ou directeurs de journaux nous disent aujourd'hui que la presse papier va devenir un produit de luxe, mais c'est déjà en grande partie le cas. Difficile de reprocher aux lecteurs de dépenser 1,60 euro par jour pour acheter des journaux sans information, sans enquêtes et même souvent sans points de vue.  Face à l'offensive de l'offre gratuite, sur le web comme sur le papier, la presse nationale n'a pas su évoluer, en grande partie par manque d'investissement des propriétaires. Et aussi parce que l'Etat, l'opérateur de l'organisme chargé de distribuer la presse en France, Presstalis, à savoir le groupe Lagardère et enfin les éditeurs ont négligé depuis de nombreuses années ce qu'on appelle le niveau 3, c'est à dire le marchand de journaux, le kiosque. Plus de 500 kiosques ferment chaque année et cela s'aggrave, plus de 1000 en 2012... Or quand un kiosque ferme, 70% de ses ventes de journaux s'évanouissent. Il y a moins de 27 000 points de vente de presse en France, contre 90 000 en Allemagne. Et maintenant le blocage vient du refus de l'opérateur et des éditeurs de payer pour le plan social de Presstalis. Lagardère a perdu plus de 700 millions d'euros dans le marketing sportif ces dernières années, mais va pleurnicher auprès de l'Etat pour lui faire payer ses échecs dans la distribution. Pour des hommes qui sont par ailleurs des défenseurs acharnés de l'économie de marché et du « libéralisme », c'est paradoxal. C'est surtout, à mon sens, un signe supplémentaire de leur cynisme absolu.

Vous agitez la menace d'une prépondérance prochaine des fermes de contenus. Quelles sont les dispositions selon vous qu'il faudrait prendre afin d'éviter cela ?
Se battre, reprendre son destin en main. La profession de journaliste est une profession d'individualistes. On ne s'en sortira pas sans penser collectif. Plus facile à dire qu'à faire certes, mais en même temps tout est sur la table. La manière dont les éditeurs français se sont couchés devant Google, pour 60 millions d'euros, qui iront à une poignée de titres, les plus gros bien sûr, est un nouveau signe. Il aurait fallu plutôt changer la fiscalité des holdings, sujet qui est au cœur de mon bouquin, et qui concerne Google, Apple, Amazon, mais aussi Pinault, Arnault, Dassault, Niel, Pigasse, Rotschild, bref tout ces milliardaires propriétaires de notre presse. Eux, les fermes de contenus ne les dérange pas, au contraire, Dassault et Pigasse ont investi dans une ferme de contenus à la française. Un milliardaire de « droite », un millionnaire de « gauche », on voit bien que le débat n'est pas idéologique... François Hollande avait promis pendant sa campagne une grande réforme fiscale, on l'attend. Mais il s'agit peut être de paroles en l'air, une grande spécialité des socialistes français...

Quel est votre sentiment sur les récentes entrées de plusieurs journalistes au sein même des arcanes du pouvoir ?
Ce n'est pas tellement nouveau, il y a toujours eu des journalistes pour passer de l'autre côté. Je suis plus frappé par cette idée elle nouvelle que les journalistes puissent être des « marques » et sauter d'un média à l'autre, en leur apportant une supposée notoriété acquise la plupart du temps dans les médias audiovisuels.

Vous concluez votre ouvrage par ces mots : " Les journalistes sont condamnés à se trouver de nouveaux horizons s'ils ne veulent pas finir broyés à la ferme (…). Balayer les médiocres du paysage, oublier les patrons, enfin. Retrouver la parole et la rage d'écrire." Quels pourraient être ces nouveaux horizons à découvrir ?
Inventer de nouveaux modèles, cela veut dire aussi se penser à une autre échelle. Réhabiliter ce que les Américains appellent « small is beautiful ». Et puis, et sans doute surtout, réfléchir à une nouvelle organisation de la société, et cela s'appelle la révolution. Le libéralisme débridé, l'Europe sans contrôle, cela donne de la pensée unique, du conformisme, de la presse soumise et formatée, mais aussi de la spéculation sur la viande de cheval qui se trimballe dans toute l'Europe pour finir en « bœuf » dans des lasagnes surgelés. Alors contre cela, inventons de nouveaux médias, comme vous le faites vous-même. Jamais la presse française n'a été aussi créative que ces dernières années. Causette, les revues comme XXI ou Charles, de nombreux sites comme Ragemag, autant d'inventions prometteuses. Il y aura des morts sûrement, mais en attendant, tous ces journalistes ont compris qu'ils n'avaient rien à apprendre de milliardaires « mécènes » qui n'ont que leurs propres interêts dans leur viseur, certainement pas ceux d'une presse libre, innovante et indépendante.

Pour finir, quel message auriez-vous envie de faire passer à de jeunes journalistes qui débutent dans le métier  ?
Attachez vos ceintures et accrochez-vous ! Et puis battez-vous, refusez cette indifférence brumeuse qui a marqué ma génération, et nous a fait perdre le contrôle de journaux que pourtant nous avions tant aimés.

> « Les patrons de la presse nationale. Tous mauvais » de Jean Stern - Editions La Fabrique

Lire aussi :

Eugène Green : un écrivain important de l'éco-système littéraire

Thierry Discepolo : un éditeur insoumis

Olivier Larizza : "Le livre numérique creuse la tombe d’un certain type de lecture"

Christophe Prochasson : "Les socialistes consomment des symboles"

 

En plus sur le BSCNEWS.FR

 

Suivez-nous sur

Contactez-nous

  • La Rédaction
  • Annonceurs
  • Le service de presse
  • Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Votre espace lecteur sur le BSCNEWS.FR

Connectez-vous sur le BSCNEWS.FR