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Thierry Discepolo : un éditeur insoumis

Thierry Discepolo

Propos recueillis par Nicolas Vidal - BSCNEWS.FR / Dans un monde de l’Edition qui connaît un marasme sans précédent,  ainsi qu’une trés grande crainte de l’ére numérique et une réorganisation des forces (et des faiblesses) en présence, Thierry Discepolo, éditeur chez Agone et fondateur de la revue du même nom a fait paraître « La trahison des éditeurs» (éditions Agone) où il remet profondément en cause l’écosystème de l’édition malmené par les professionnels du secteur.

Dans votre introduction, vous soutenez que, «comme les autres médias de masse, l'édition participe à la transformation du public en masse : par l'organisation d'une production de plus en plus centralisée et des moyens financiers de plus en plus grands ». Pouvez-vous nous éclairer sur ce point ?
A dire vrai, c'est tout l'objet de ce livre que de répondre à cette question... Du point de vue du maintien de l'ordre social (comme de son changement), dans le domaine de la production d'information, l'organisation devrait être regardée comme au moins aussi importante que le contenu (des livres édités).
On doit d'abord faire le constat qu'aujourd'hui ce ne sont pas les informations qui manquent -- diffusées sous forme de livres, de presse, etc. Pour qui veut savoir, (presque) tout est disponible. Pour peu qu'on ait le temps et un peu d'éducation ; non pas tant une « bonne éducation » qu'une formation du sens critique [1]. Du moment qu'on a résisté au flux d'information déversé en continu et plus conçu pour noyer qu'abreuver. Une fois les données recueillies, triées et organisées, il ne « suffit » plus que d'affronter la compréhension acquise, et d'en tirer les conséquences...  Ensuite, dans une démocratie de masse, la valeur d'une information se réduit à sa démultiplication, redoublée par la légitimité de l'organe de diffusion, qui devient une variable déterminante de sa validité (non au sens de sa vérité mais de sa reconnaissance sociale) : presque tout peut devenir un fait avéré du seul fait qu'il a été diffusé en masse. Mais pour peser dans ce jeu, il faut des moyens que n'offrent que de grandes entreprises, aux mains d'un nombre réduit de propriétaires, en général proches d'une frange ou l'autre des gouvernants, dans un système où les fusions et concentrations capitalistiques sont officiellement favorisées -- aux limites près de lois très permissives. C'est donc sans intention particulière mais du seul fait de l'organisation sociale dominante que les informations les plus favorables à l'ordre qu'elles renforcent sont les plus largement diffusées et les plus solidement validées. Aussi pertinentes que soient des idées pour un projet de transformation sociale, si l'on veut produire et diffuser des informations et analyses divergentes et qu'on ne maîtrise rien des canaux de diffusion, on participera surtout à nourrir, à la marge, une diversité de bon aloi en démocratie. Et dans l'idée de diffuser en masse des idées d'émancipation, si on compte sur les canaux médiatiques dominants, on renforcera d'abord le rôle social de ces acteurs majeurs du monde en place, sans faire la preuve qu'on peut s'en passer.
L'édition donne des illustrations frappantes de cette situation : ainsi les deux siècles (bientôt) d'histoire du groupe Hachette, qui a pris une forme plus aigüe depuis son rachat par Lagardère, qui a ajouté l'édition à la presse dans un groupe diversifié dans l'aviation et la vente d'arme ; mais la revente du pôle éditorial de Vivendi, via Hachette, sous le nom d'Editis, illustre la même réalité [2] ; ou encore le rachat, en juin 2012, par le groupe Gallimard de Flammarion, qui dissimule une concentration majeure dans l'édition française sous la défense de l'indépendance et du nationalisme éditoriaux [3].

Vous allez plus loin en disant que « les groupes éditoriaux cherchent à transformer les lecteurs en consommateurs et à limiter la capacité d'agir du plus grand nombre ». Qu'entendez-vous par « capacité d'agir » ?
On peut décrire l'évolution des démocraties modernes par l'émergence d'organisations (institutions politiques, médias, éducation, etc.) retirant aux citoyens une part croissante de leurs décisions quotidiennes. D'un côté par l'augmentation de la taille des administrations (publiques ou privées) qui gèrent les infrastructures (politiques, économiques, industrielles, de circulations, etc.). De l'autre par la concentration des moyens de diffusion (d'informations comme d'autres marchandises) dans un nombre réduit de structures donnant l'illusion d'être en concurrence. Les premières comme les secondes gérant de fait une part déterminante des interactions entre les gens.
Dans une démocratie de masse, un assemblage abstrait d’individus peu autonomes forme ses opinions à partir d'informations fournies par peu de canaux, qui centralisent l'essentiel de l'autorité, auxquels il est difficile de répondre et contre lesquels il est plus difficile encore d'agir efficacement. À l'inverse, une démocratie classique est composée d'une communauté de publics, qui fonctionnent de manière plus ou moins autonome, où l’opinion se forme par une discussion directe entre ses membres ; et l'on peut répondre plus ou moins de visu dans un groupe où ceux qui fournissent et ceux qui reçoivent une information sont à peu près aussi nombreux [4].
On voit bien comment une démocratie de masse s'ajuste au monde des grandes entreprises centralisée de la communication, dont le fonctionnement normal rend difficile l'instauration d'une démocratie digne de ce nom.

En quoi le fait qu'Arnaud Lagardère présente lui-même Michel Houellebecq aux actionnaires annonce-t-il le déclin d'une certaine idée de l'édition ?
Plutôt que de « déclin », parlons d'ajustement prévisible d'une « certaine idée de l'édition ». L'auteur comme « produit » présenté au « public » par son « éditeur », un peu comme un cheval (ou un sportif) par son propriétaire, n'a pas été inventé par ces deux-là... Le battage médiatique comme méthode pour vendre des livres est aussi vieux que les médias de masse eux-mêmes (depuis le dernier tiers du XIXe siècle et l'apparition des quotidiens de masse) ; et durant l'entre-deux-guerres, Bernard Grasset – fondateur et propriétaire des éditions éponymes – est passé pour avoir été un maître dans ces pratiques. Mais au moins ce dernier était-il l'éditeur des auteurs qu'il présentait, dont les livres paraissaient dans une maison qu'il avait créée [5]. Quand Arnaud Lagardère n'est que l'héritier d'un ingénieur « passionné de vitesse » dont la réussite, comme toutes les belles histoires grand-patronales, passe par des carambouilles entre amis sur fond d’affaire d’État [6].
Cette scène de « présentation d'un produit aux actionnaires » n'est pas spécifique à l'édition dans un monde où l'on trouve normal que le propriétaire du capital d'une entreprise s'attribue les métiers de ses employés. Bernard-Henri Lévy n'a-t-il pas parlé de Jean-Luc Lagardère comme de « l'homme qui a fabriqué les plus beaux avions » ? et du « métier des livres dont il était secrètement le plus fier » ? En quoi les mots de « fabriquer » et de « métier » peuvent-ils bien avoir affaire avec les compétences supposées du patron de Matra-Hachette ? Si déclin il y a, c'est dans le fait que le « métier » d’actionnaire, qui semble désormais le seul à fabriquer quelque chose, fait disparaît tous les autres.

Votre passage consacré aux Éditions Grasset est édifiant. Vous ne ménagez pas la maison du 66, rue des Saints-Pères. Qu'en est-il aujourd'hui de cette situation ?
Vous me prêtez une connaissance intime du monde de l'édition parisienne que je n'ai pas. Pour écrire «La Trahison des éditeurs», je me suis contenté de rassembler ce qu'on trouve dans les livres et la presse. Et pour ce qui est des éditions Grasset, que je sache, aucune information n'est parue qui précise ou au contraire infirme mes conclusions sur l'évolution visible en 2011 : une sorte de « rationalisation » de la production au sein du groupe Hachette, dont le sous-commis Olivier Nora en charge de Fayard-Grasset applique les directives de la hiérarchie, qui passent par la réduction des coûts, des stocks de livres papier et leur numérisation [7].
À quoi correspond ce besoin de «maintenir vivante la croyance des Lettres  » par les grands éditeurs indépendants ?
Une vieille croyance... fixée dans la loi (dite Lang) sur le prix unique : le livre n'est pas « un produit marchand banalisé [… mais un] bien culturel qui ne saurait être soumis aux seules exigences de rentabilité immédiate ». Vecteur de connaissance, élévateur d'âme, voire cause de changement social (n'a-t-on pas rendu les écrits des philosophes du XVIIIe siècle responsables de l’échauffement obscène des esprits qui a débouché sur la Révolution française ?), le commerce du livre dépend pour partie du déni de commerce, traditionnellement intégré dans la manière de faire de l'argent avec les livres
Même l'édition la plus commerciale dépend de cette croyance, partagée d'abord par une grande partie des employé-e-s de ces métiers de « vocation », où l'auto-exploitation est une règle très répandue. Et jusqu'aux lecteurs, en passant par les bibliothécaires et les libraires.
   Mais plus l'identité d'un éditeur est fondée par cette croyance (qu'il transgresse de plus en plus, dans la pratique) et plus la réaffirmation des fondements de cette croyance structure son « cœur de communication » -- comme on dit. C'est évidemment dans le groupe Gallimard qu'on trouve les contradictions les plus fortes [8].


On sursaute à la lecture de cette phrase : « Un auteur doit être bankable en TV Radio et presse. » Est-ce pour vous la nouvelle vérité de la littérature et du monde de l'édition ?
D'abord, cette formule n'est pas de moi : rendons à Guy Birenbaum (alors éditeur chez Denoël) ce qui lui appartient [9]. Ensuite, comme je disais plus haut, ce fait n'est pas si nouveau : voilà bientôt un siècle, innovant dans les opé­rations de communication, voire de harcèlement, le « génie de l’édition » Bernard Grasset n'a attendu ni la télévision ni le vocabulaire du « bankable » pour donner aux campagnes de presse et publicitaires une ampleur inédite. A-t-on même encore vraiment innové depuis ? Associant scandales, fausses annonces, faux chiffres de vente, etc. : pour Grasset, « tout s’achète : auteur, critique, public » [10].
Ensuite, pourquoi le monde de l'édition échapperait-il complètement aux règles du monde dans lequel nous vivons ? Pourquoi la «nouvelle vérité de la littérature et du monde de l'édition » serait différence des autres vérités en cours dans le reste du monde ?
Vous vous êtes demandé s'il était «indispensable de garantir "l'égalité des citoyens" [loi Lang] devant la littérature de Hugh Laurie, l'ésotérisme et les recettes de régime ». Pouvez-vous nous en dire plus ce nouvel « ordre de grandeur » ?
Disons qu'on parle en général un peu trop facilement du livre, de son commerce et de la loi qui les protège comme si les disparités en termes de modalités de fabrication et de commercialisation, sans même parler de contenu, étaient négligeables. De fait, la plus grande partie (en nombre de titres fabriqués et d'exemplaires vendus) de la production de ce «bien culturel qui ne saurait être soumise aux seules exigences de rentabilité immédiate » est pourtant particulièrement « soumis aux seules exigences de rentabilité immédiate », bénéficiant, au nom des mêmes vertus culturelles, des mêmes protections (citoyennes) de la loi sur le prix unique. Certes, les livres les plus vendus (recettes de régime ou de cuisine, ésotérisme, « littérature » de showbizz) sont majoritairement vendus en supermarché et la plupart d'entre eux n'entrent pas en librairie. Mais, pour la plus grande part vient des mêmes « grands » éditeurs, bien rangés par collections : des titres en général peu vendus dont « on » parle plus ou moins et qui font (parfois) beaucoup parler (et parfois longtemps) ; et d'autres dont on peut (aussi) beaucoup parler -- bien qu'ils ne disent pas grand-chose -- mais qui font les chiffres d'affaires.


L'anecdote sur Hervé Kempf traduit-elle pour vous un jeu de dupes dans l'édition ?
Les livres de cet auteur offrent une illustration édifiante du fonctionnement du marché de la contestation [11]. Au moment où un discours critique a atteint son dernier stade d'institutionnalisation et d'affadissement (en l'occurrence l'altermondialisme), un auteur en donne opportunément une version désormais consensuelle, à peine recolorisée de thèmes d'actualité. Ses synthèses simplistes passent facilement dans les médias -- auquel appartient l'auteur, journaliste au Monde. La commercialisation est facilitée par l'acclimatation, depuis plus d'une dizaine d'années, des thèmes qu'il survole. Et les franges du monde militant les plus consommatrices du spectacle de la contestation mettent en marche leurs relais pour faire tourner un livre qui tourne d'autant mieux qu'il tourne déjà dans les médias dominants. Tout le monde y gagne ? -- d'abord les institutions dominantes, piliers de l'ordre en place.
Édités dans la collection de Jean-Claude Guillebaud au Seuil, Hervé Kempf ajoute une touche de caricature à cette mécanique. Non seulement, pour conspuer « les riches [qui] détruisent la planète » (titre d'un de ses livres), il confie son livre à une maison propriété du groupe Chanel et de la famille Wertheimer, huitième fortune de France. Mais encore il en appelle à « sortir du capitalisme » (titre d'un autre de ses livres) dans une collection inaugurée vingt ans plus tôt avec un programme de propagande sans fard : accompagner l’électoral français dans la conversion du socialisme de gouvernement au « capitalisme libéral »... [12]
Vous avancez l'idée selon laquelle l'édition permettrait de faire fructifier de nouveaux marchés avec l'alibi des idées ? (On pense au passage sur Hugues Jallon)
On pourrait voir cette pratique comme une sorte d'extension de ce qu'a fait Hervé Kempf, dans une seule collection du Seuil, à toute une ligne éditoriale, dont l'une des formes les plus réussies est sans doute la création du « label indépendant » Zones [13]. Cette petite manipulation symbolique s'est faite sous l'égide d'Hugues Jallon, alors directeur littéraire aux éditions de La Découverte -- il est depuis monté en grade : directeur éditorial du département des sciences humaines au Seuil...
Répondre à cette question et à la précédente revient à répondre d'une autre manière à vos premières questions : en négligeant les conditions de production des idées (structuration des entreprises, rôle social des propriétaires du capital, organisation du travail, etc.), même l'édition d'idées de changement social, réduit à la diversification d'un marché, ne sert plus qu'à renouveler l'encadrement d'un quarteron de grandes entreprises, et au passage les objectifs de carrière d'une poignée de carriéristes qui jouent au jeu des chaises musicales entre divers postes de direction de maisons d'édition dont la coloration politique importe peu [14].
Si la revalorisation marchande des idées d'extrême gauche fut, au service d'Hugues Jallon, un objectif de carrière, un autre cas illustre ce qu'il se passe lorsqu'un groupe militants anti-capitaliste délègue la promotion d'idées de changement social, au nom de l'efficacité de la diffusion, à une entité public-privée comme Hachette-Largardère, alliant multinationale et monopole d'État, secteurs culturels et industriel, édition, communication, aéronautique et ventes d'armes. La fructification du « nouveau marché d'idées » proposé par Attac à Fayard-Mille et Une Nuits (Hachette) n'a pas duré au-delà de la rentabilité de leur collection. Bien sûr, celle-ci fut reprise par un éditeur militant. Mais quel est le résultat de ce jeu de dupes ? 1. Un petit éditeur indépendant (et militant politique dévoué) reste confiné aux productions à perte plutôt que d’être structurellement renforcé par l’augmentation de l’audience des idées qu’il porte pour elles-mêmes ; 2. des idées d'émancipation ont surtout bénéficié, alors qu'elles étaient socialement visibles, aux caisses du groupe Hachette-Lagardère et à la diversification de sa diffusion vers des lieux où les livres de la multinationale entrent plus difficilement... [15]


Cette idée est souvent reprise dans votre essai, tirée de ceux qui sont les défenseurs des groupements dans l'édition : « La logique de groupe n'est pas antinomique avec la qualité de l'édition. » Quel est votre avis à ce sujet ?
En plus des journalismes professionnels au service du Syndicat (patronal) national de l'édition (SNE) ou d'un haut fonctionnaire de la culture comme Benoît Yvert, passé ensuite chez Editis [16], les défenseurs de cette idée travaillent bien entendu dans une maison propriété d'un groupe. Mais il est plus intéressant de remarquer comment cette idée pénètre aussi les éditeurs nouvellement achetés par un groupe : « Avant, quand on était indépendant, c'était l'idéal. Maintenant qu'on ne l'est plus, c'est encore mieux », disent-ils de concert [17].
Quant à l'idée elle-même, s'il s'agit de dire que certain-e-s des meilleur-e-s professionnel-le-s de l'édition travaillent pour les grands groupes, dont quelques-un-es font tout ce qu'ils peuvent pour faire une édition de qualité, cela ne fait pas de doute -- je parle évidemment ici des « travailleurs du livre » et non des quelques PDG plus ou moins interchangeables qui en tirent tous les bénéficies, dont médiatiques.
Maintenant, si par « logique de groupe » on parle de la rationalisation de la production en vue de maintenir le niveau de rentabilité à deux chiffres réclamée par le capital, il est bien connu que rien n'est plus contraire à toute idée de qualité -- dans l'édition comme ailleurs.


Vous parlez des enseignes éditoriales comme des « uniformes », selon l'expression de Robert Musil. Est-ce que cela marque la fin des singularités éditoriales conséquemment à ce jeu des chaises musicales chez les éditeurs ?
Le « jeu des chaises musicales » (déjà évoqué plus haut) entre chefs de bureau qui traitent des lignes éditoriales comme des « uniformes qu’on est toujours prêt à ressortir du placard quand les circonstances semblent l’exiger », est sans doute plus un symptôme qu'une cause des tendances à l'homogénéisation. Et une certaine diversité (« de bon aloi », déjà évoquée), au niveau des enseignes, des marques et des produits, reste une stratégie commerciale de base dont il y a peu de chance qu'elle cesse de dominer la plus garde partie de la production dans ce monde-là.
La « fin [sinon le recul] des singularités éditoriales » pourrait plutôt être le résultat des logiques de groupe. L'identité forte d'une maison indépendante survit rarement très longtemps à son rachat par une structure organisée (de plus en plus ouvertement) pour dégager des profits. Aux limites près d'une diversité (qui rappelle plutôt celle du prêt-à-porter) mesuré à l'aune du « marché des idées » comme de la concurrence interne aux groupes, l'intégration d'un éditeur a fréquemment pour effet de « moyenniser » sa production, de la normaliser, c'est-à-dire de la rendre conforme à la promotion commerciale et à la réception médiatique. À partir d'une certaine taille, toute structure éditoriale ne semble plus capable que de faire majoritairement émerger des livres définis par leur capacité à être repérables, parce qu'ils sont les plus proches de ce qui a déjà été fait et refait. Cette standardisation est garante de rentabilisation. A l'égal des services marketing et de la publicité, les médias constituent un partenaire important de cette « rationalisation ». Il est en effet beaucoup plus facile (moins coûteux) de monter une campagne marketing (comme de faire écrire des articles) sur une production attendue que pour quelque chose de vraiment inhabituel ou particulier, en rupture avec l'« époque », qui a demandé autant de temps à être pensé et réalisé qu'il en faudra pour le promouvoir. La normalisation de la production éditoriale semble donc plutôt le résultat de cet agencement en termes de rationalisation économique que comme résultat d'une ligne éditoriale, d'un programme pensé à l'avance [18].


Lorsqu'on lit dans votre essai que, « en France, plus de la moitié de la production éditoriale ne serait plus vendue dans les librairies, mais en grande surface », est-ce à cause de l'industrialisation de la commercialisation du livre où plutôt de la désaffection du lectorat pour un certain type de littérature plus exigeante ?
Il est raisonnable de penser que, s'il existe quelque chose qu'on peut qualifier de « littérature exigeante », son succès est indifférent à l'industrialisation de la culture ; et cette « littérature exigeante » n'a, par définition, pas sa place dans le monde de la grande distribution -- défini par la gestion de masse --, où le rôle du livre est bien connu : sur les rayons des « Centres culturels » (Leclerc) et les « Cultura » (Auchan), la plus grande partie de la production éditoriale a pour principale fonction d'augmenter la « diversité » du livre comme produit d’appel.
Le paradoxe de cette situation est que si les produits conçus pour être vendus en masse le sont naturellement en super- et hypermarchés (des livres de régime ou, en littérature, sur le modèle Musso-Lévy et celui des prix Goncourt), en revanche, toute découverte d'un best-seller non programmé a toujours été le seul fait de la librairie, démultiplié et massifié ensuite par la grande distribution, qui ne sait faire que ce pour quoi elle a été faite et rien d'autre [19].
Maintenant, il serait intéressant de savoir quels types de livres se vendent le plus en supermarché... Si, comme on peut s'y attendre, il s'agit d'une accélération mécanique de la vente des produits les plus commerciaux que la librairie traditionnelle n'est mécaniquement pas en mesure de vendre en cette quantité, c'est une question qui intéresse moins le pôle éditorial que le pôle financier des maisons d'édition...
Enfin, on doit surtout se demander si la capacité à vendre par centaines de milliers d'exemplaires quelques nouveaux titres par an correspond à une utilité sociale qui justifie en quoi que ce soit l'existence d'une grande distribution dont le rôle ne fait pas de doute : installée sous nos yeux, une nuisance sans commune mesure ! [20]


Quelles seraient les réformes à mener pour éviter le déclin du monde éditorial qui paraît, à vous lire, inéluctable ?
Sans même parler de prédictions sur son avenir ! je ne croyais pas avoir fait, dans ce livre, le portrait d'un « déclin du monde éditorial »... mais plutôt m'en être tenu à une analyse des effets, causés par l'accélération des processus de concentration, d'une tension à l'origine de ce (vieux) métier de commerce d'idées ; et de comparer pratiques (douteuses) et déclarations d'intention (vertueuses) de quelques acteurs représentatifs du champ éditorial français contemporain en lien avec ses compères issus des autres médias, de la librairie et des champ universitaire et militants.
Quant aux « réformes » à mettre en œuvre pour améliorer les choses, du point de vue du livre comme instrument d'émancipation, sinon de lutte ou au moins de connaissance : dans ce domaine, comme dans les autres (inégalités, justice, prison, etc.), il suffirait seulement, pour commencer à voir des effets majeurs, de mettre en application les lois votées -- en particulier lorsqu'elles limitent le pouvoir des puissants...
Il ne serait pas mauvais, non plus, que l'État inverse ses préférences dans son rôle de puissant acteur contradictoire : d’un côté, une politique publique de soutien de l’édition, une politique de fond et de prestige, relayée par l’ensemble des collectivités territoriales -- et qui fait l'objet, dans le monde professionnel, d'une communication légitime et plutôt bien faite. D'un autre côté, plus discret mais non moins important est le rôle de l’État dans la concentration capitaliste [21]. Dans le cas de l'édition, ces deux faces de l’État pourraient ne remplir qu'une seule et même fonction : l'entretien à la base d’un pôle d’éditeurs pour maintenir un marché diversifié qui nourrit la vitalité et la concentration des grands groupes [22]. Les domaines ne manqueraient pas à l'État pour inverser sa tendance depuis toujours dominante au service des dominants.
Du côté des (gros) acteurs socio-économiques -- ceux auxquels les médias dominants donnent largement la parole et choient la production --, on pourrait, pour commencer, exiger qu'ils accordent leurs déclarations d'intention (vertueuses) et leurs pratiques (douteuses) ? On pourrait aussi rendre coûteux (devant la loi) le non-respect des conditions de production et de commercialisation de ce « produit marchand [qui n'est pas] banalisé [… mais un] bien culturel qui ne saurait être soumis aux seules exigences de rentabilité immédiate » ? On pourrait enfin réactiver, dans les faits, la « croyance des Lettres » selon laquelle le livre est un vecteur de connaissance et la cause de l’échauffement obscène des esprits qui engendrent les révolutions ?
   Mais surtout, comme toujours, « en haut » rien ne bougera sans une prise de conscience des premiers concernés -- en l'occurrence ceux qui font les livres (qui les écrivent, les mettent en page, les corrigent, les fabriquent, les vendent, etc.). Prise de conscience préalable à la prise en mains de leur destin. À quoi l'ouvrage qui motive cet entretien et la pratique d'éditeur qui la fonde ont la prétention de participer.


Seriez-vous d'accord si on vous qualifiez d' éditeur militant et pédagogue?
En plus de la réduction, la dépréciation de ces qualificatifs en particulier ne produit-elle pas l'effet inverse d'une clarification ?
Vous m'obligez encore ici à réfléchir : diriez-vous d'une ligne éditoriale dans la norme qu'elle milite pour l'ordre social dominant ? d'éditeurs motivés par la quette du profit qu'ils sont des "militants pognons" ? de ceux spécialisés dans l'entertainment qu'ils oeuvrent à l'abêtissement de leurs lecteurs ?
A la première question d'une interview du Matricule des anges sur l'"engagement", j'ai répondu : ""Aujourd'hui comme hier, le sens de l'engagement éditorial se trouve d'abord (contre toute forme d'amateurisme, serait-il militant et radical irréprochable) dans le respect du meilleur niveau professionnel des divers corps de métiers qui le composent. Ensuite il s'agit d'intégrer dans sa production les savoirs positifs (dont l'université reste encore, malgré tout, le principal dépositaire) mis au service de la compréhension du monde par ses lecteurs et ses lectrices. Enfin, résister aux logiques marketing (usage de la publicité et service des grands médias) et à la quête du profit pour lui-même – contradictoires avec une politique de fonds."" <http://blog.agone.org/post/2012/07/10/Tenir-le-cap>;

 

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Notes
[1]. C'est un point sur lequel un Noam Chomsky a souvent insisté. Lire par ex. son livre avec Edward Herman, La Fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie, Agone, 2008 - <www.agone.org/lafabricationduconsentement>
[2]. Lire Thierry Discepolo, La Trahison des éditeurs, op. cit., p. 63 et suiv., 108 et suiv. - <www.agone.org/latrahisondesediteurs>.
[3]. Lire Thierry Discepolo, « Au nom de l'indépendance éditoriale et de la défense du capitalisme national. A propos de l'achat du groupe Flammarion pour le groupe Gallimard », Acrimed.org.
[4] Lire Charles Wright Mills, L’Élite au pouvoir, Agone 2012, chap. XIII « La société de masse » - <www.agone.org/leliteaupouvoir>
[5]. Lire Thierry Discepolo, La Trahison des éditeurs, op. cit., p. 57 - <www.agone.org/latrahisondesediteurs>
[6]. Ibid., p. 61-62,<www.agone.org/latrahisondesediteurs>
[7]. Ibid., p. 62 - <www.agone.org/latrahisondesediteurs>.
[8]. Lire Thierry Discepolo, « Au nom de l'indépendance éditoriale... », op. cit.
[9].  Cité in Thierry Discepolo, La Trahison des éditeurs, op. cit, p. 67-68 - <www.agone.org/latrahisondesediteurs>.
[10]. Ibid., p. 57 - <www.agone.org/latrahisondesediteurs>.
[11]. Sur les apories du marché de la contestation, lire Pierre Rimbert, « Contestation à consommer pour classes cultivée », Le Monde diplomatique, mai 2009, p. 18-19.
[12] Sur Hervé Kempf, lire Thierry Discepolo, « L'anticapitalisme de Kempf à Guillebaud », BlogAgone <http://blog.agone.org/post/2011/02/01/L-anticapitalisme-de-Kempf-a-Guillebaud>;
13]. Lire Thierry Discepolo, « La mule du baron à la découverte du marché de la consommation contestataire », BlogAgone <http://blog.agone.org/post/2009/10/07/La-mule-du-baron-a-la-decouverte-du-marche-de-la-consommation-contestataire>;
[14]. « Claude Durand venait du Seuil quand il est passé chez Grasset avant de recevoir la direction de Fayard ; premier directeur littéraire de La Découverte, Éric Vigne a rejoint Gallimard après être passé par Fayard » ; venue de Gallimard, Teresa Cremisi dirigeait la branche éditoriale de Rizzoli-Corriere della Sera au moment de la vente de Flammarion à Gallimard ; « arrivé au Seuil comme lecteur, Olivier Bétourné l’a quitté secrétaire général pour Fayard, d’où il est passé chez Albin Michel avant de revenir au Seuil ; patron de Stock, Jean-Marc Roberts a été formé au Seuil » ; Olivier Nora a succédé aux directions de Calmann-Lévy, Grasset et Fayard ; « Olivier Rubinstein a fait ses classes chez Climats (avant rachat), Quai Voltaire puis Mille et Une Nuits avant de fructifier chez Denoël ; encore en début de carrière, Hugues Jallon a migré de La Découverte et 10/18 au Seuil », Thierry Discepolo, La Trahison des éditeurs, op. cit., p. 123-124- <www.agone.org/latrahisondesediteurs>.
[15]. Sur les détails de cette affaire, lire ibid., p. 101-103 - <www.agone.org/latrahisondesediteurs>.
[16]. Sur les propos de l'ex-président du Centre national du livre Benoît Yvert, lire ibid., p. 109 - <www.agone.org/latrahisondesediteurs>.
[17]. Sur le thème « La dépendance, c’est la liberté », lire ibid., p. 27-29 - <www.agone.org/latrahisondesediteurs>.
[18]. La plus grande partie de ce dernier paragraphe est extraite d'une réponse que j'ai donnée à un entretien pour le mémoire d'Elorri Falxa, « Censures d'hier et d'aujourd'hui, ou d'Anastasie à anesthésie », Mémoire de Master, Paris, Université Paris Sorbonne, IUFM de Paris, CELSA, 2012, p. 28.
[19]. Sur le livre et la grande distribution, lire Thierry Discepolo, La Trahison des éditeurs, op. cit., p. 33-39 - <www.agone.org/latrahisondesediteurs>.
[20]. Sur la grande distribution, lire Christian Jacquiau, Les Coulisses de la grande distribution, Albin Michel, 2000.
[21]. Sur ce point, lire plus haut la fin de la réponse à la première question et les notes 2 et 3.
[22]. Propos extraits d'un entretien cité in Elorri Falxa, « Censures d'hier et d'aujourd'hui… », op. cit., p. 32-33.


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