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Les dents de ma mère ou la dévoration maternelle

Amandine de Saint Cyr - Les dents de ma mère ( editions Plon)

Par Laurence Biava - BSCNEWS.FR / Après «Bonne à rien » (Editions Anne Carrière), voici – enfin !- le second bon roman d’Amandine Cornette de Saint-Cyr. C’est un livre très agréable à lire : son style est fluide, et sous des dehors voulus vraisemblablement légers et pleins d’auto-dérision par son auteur, il traite en vérité d’un sujet très sérieux : « la dévoration maternelle » comme l’indique à jsute titre la quatrième de couverture. Par extension, il capte aussi les conséquences qui en découle, jusqu’à l’épilogue. Cela signifie, en premier lieu, de la privation de liberté d’action (en partie) d’une fille face à l’amour fusionnel d’une mère mais pas seulement.
« Mon mal-être ne semblait pas la gêner : elle le prenait si peu en considération. Du moment que je me laissais abuser, c’était ce qui lui importait.  Parfois, il lui arrivait de reconnaître m’aimer un peu trop égoistement. Pour elle-même. Alors qu’il aurait fallu qu’elle m’aime pour moi-même afin que je me réapproprie mon individualité ».  
Ce roman est, en effet, intéressant car il pose deux questions majeures : comment réchapper d’un amour parental démesuré ? Comment se construit-on psychiquement, enfant, adolescent, jeune adulte, pour mener une vie amoureuse/aimée/aimante en toute autonomie, sans être taclée au premier coup du sort, comment s’évalue t-on, alors que vos faits, vos gestes, votre mode de fonctionnement au fond, semblent être soumis à la loi d’une relativité que vous n’avez pas choisie, alors que vous êtes soumis aux injonctions les plus banales comme les plus féroces. Des interrogations qu’il provoque, d’une part, des réponses qu’il convoque, d’autre part, naît en filigrane un constat qui ne fait la place à aucun doute : ce livre est bien traité, sa construction est très maîtrisée, son ton sensible et émouvant (souvent), sa narration, équilibrée. Ou comment plus exactement se sortir, réchapper d’un rapport de forces invraisemblable qui joue sur les paradoxes affectifs et fait que la victime « consentante » revient toujours vers son « bourreau ».
Il y a Anne, la fille, une des deux héroines principales, toujours sur le fil, «l’Autre », Alexandre ou n’importe quel « autre », d’ailleurs, hypothétique amant tombé en disgrâce, ainsi nommé, parce qu’il ne «convient» pas à la mère. Anne vit des amours asphyxiés à répétition. Il y eut Nicolas, le fils de l’amant de la mère, quasi recruté, un mariage arrangé, puis des aventures de passage, et Alexandre, qu’elle s’apprête à rejoindre mais dont elle redoute – et on la comprendrait à moins - l’amour-passion. C’est un livre immense sur la culpabilité. La culpabilité d’aimer qui que ce soit sans ne jamais avoir à redouter à un moment donné d’aimer….. Anne se justifie, s’auto-analyse. Pèse le pour et le contre. Fait les questions et les réponses. Et on la suit avec cohérence. Avec véhémence, même, parfois. Elle s’en veut de préférer un homme à sa mère. Et réciproquement, à intervalles réguliers. Dévorée par de multiples remords, l’impossibilité de construire son espace vital, et de conquérir sa liberté de femme tout simplement, lui explose plutôt deux fois qu’une à la figure. Partout,  quelles que soient les périgrénations auxquelles Amandine Cornette de Saint-Cyr nous convie avec délice, Anne résiste, témoigne, scrute, tempête intérieurement, elle cherche un réconfort, elle explique, elle sait, lucide, que tout cela est compliqué. Son premier modèle masculin fut un père absent depuis ses 10 ans.  Et s’il était là le premier handicap ?: A la question : qui sont les hommes ? Peut on clairement répondre ? des êtres en fuite ? des glues ? Anne ressasse, tente des approches, cherche un réconfort certain. En vain.
«Les groupes de parole existent bien pour les alcooliques, les drogués ou les obsédés sexuels. Alors pourquoi pas pour les dépendants maternels ? Je m’imaginais dans une garderie, après la fermeture, parmi d’autres « bébés à leur maman » , en jean et tee-shirt, comme moi, recroquevillés sur des petites chaises autour d’un psychologue qui nous donnerait la parole à tour de rôle.»
Obstinément, comme le diablotin qui surgit, son complexe de castration la rattrape en relief. Sa difficulté à s’affirmer personnellement provient de ces parente et grand-parente trop possessives qui dirigent l’enfant quel qu’il soit, de peur de le perdre, ce qui fait que devenu adulte, l’enfant aura peur de quitter ses «modèles», de devenir autonome et d’avoir une relation durable. Complexe de culpabilité ? Oui, assurément car Anne possède, de surcroît,  une conscience morale du devoir poussé à son paroxysme. 
Il y a la mère, toujours ainsi nommée, par Anne, « ma mère », sauf à la fin. « Ma mère » veut réussir quelque part dans le futur (le futur d’Anne) pour réussir là où elle a échoué auparavant : avoir été quitté ou mal aimée. Il y a quelque chose de mélancolique et de suranné dans ce portrait à la Dorian Gray, dans cette façon dont la protagoniste compense, pour ne pas vieillir. Son âme de midinette trinque, elle est en souffrance. La peur excessive de la séparation la rend tyrannique, à son corps défendant. Cela coule de source : la personne n’est jamais sûre de l’affection qu’on lui porte. Face à ce désir d’amour absolu et de preuves d’affection constantes, littéralement pris en flagrant délit de fusion dans le « couple » qu’elle souhaite former aussi bien avec ses jeunes amants qu’avec sa fille, et ce, bien qu’elle veuille recréer un lien, elle se retrouve immédiatement en sentiment de rupture dès qu’une contrariété ou un désaccord se profilent. Ses coquetteries aussi pastels que désuètes sont ravissantes mais ne font pas feu de tout bois. Faut il que la mère d’Anne soit une personne très passionnelle pour pouvoir investir toute sa passion en une seule personne, sa fille unique !. Lorsqu’on avance dans le roman, de mieux en mieux écrit au fil des pages, on comprend que ce complexe d’abandon provient soit d’une absence d’amour dans l’enfance, soit d’une concentration trop importante de l’amour des parents sur un enfant unique. Amandine Cornette de Saint-CYr, ne l’écrit-elle pas en filigrane lorsqu’elle compare avec intensité et ô combien de tendrsse la vie de son grand-père à celle d’un geolier ?

Amandine Cornette de Saint-Cyr parvient sans mal à dénouer le nœud gordien de tous ces transferts aussi pesants les uns que les autres. Qui de l’un et/ou l’autre « épouse » au fond, véritablement l’un et/ou l’autre ? Seraient ce donc les mêmes en versions miniatures ou majuscules ? Un pour la maman, un pour sa fille ? Qui est qui ? Qui aime qui ? Qui « tue » qui ? Ne dévoilons pas trop ces serrements enfouis dans le subconscient, laissons une place de mystère.. Les mimétismes, les contorsions de l’âme, les sentiments confus ne clament ils pas en chœur qu’au fond, l’amour est à la fois éternel et impossible ?. Les ambivalences incessantes ne disent elles pas cette réaction possible de rejet de toute affectivité par peur d’aimer puis de perdre l’autre ? De fait, quelques passages acérés – sentiment de jalousie de la mère envers la fille et les chamailleries qui en découlent, entre autres - évoquent,  l’air de rien, et sans trop d’opacité, le complexe d’Œdipe. A moins que, déjà vu dans le chapitre consacré à Freud, il ne s’agisse du complexe d’Electre, l’équivalent féminin du complexe d’Œdipe.
Dans ce roman, au-delà de la trame psy dans laquelle on s’engouffre facilement, et sur laquelle il convient, encore une fois, de ne pas trop s’attarder sous peine d’y étendre des propos aussi précaires qu’abscons, au-delà que nous sommes tous, finalement, des névrosés qui ne pouvons nous défaire des liens avec les parents et que nous attendons de l’entourage un amour absolu et inconditionnel, c’est surtout la présence de ces deux femmes sur la Promenade des Anglais, à Saint-Jean Cap Ferrat que j’ai adorées. Oui, j’ai aimé ce climat tendre et cruel tout à la fois, traversé par des présences d’hommes, amants-présences fantômatiques, passeurs étranges et étrangers, à la séduction ambrée, à l’apparence physique souvent soulignée. J’ai aimé l’attachement à certains rites, ceux de l’enfance. Les pirouettes d’humour de l’auteur, ces formules bien balancées, bien senties, bien rythmées ont fait jaillir des souvenirs personnels à la même atmosphère ouatée,  la même esthétique sucrée/salée/sexy, la parade et le condensé de certains stéréotypes de plage, vécus précisément aux mêmes endroits. Surtout, ce roman dit bien les paradoxes de l’amour maternel, cet amour étrange qui enseigne normalement la séparation, et non l’aliénation, ainsi que les contradictions de l’amour tout court.
Il dit aussi les codes sociaux des gens bien nés, les états d’âme des fils et filles de, les turbulences intempestives de l’amour d’une fille pour sa mère, la quête au fond, d’un amour idéal, platonique, qui ne blesse pas, qui ne déçoit pas. Il dit, encore,  ce bonheur qui, surtout, n’est jamais, ö grand jamais, obligatoire.

Les dents de ma mère
Amandine Cornette de Saint-Cyr
Editions Plon

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